Térence évoque ici le souvenir d'un de ces professeurs que nous n'oublions jamais car nous en avons tous côtoyé au moins un au cours de ce qu'on appelle "une scolarité".
S'en est il rendu compte ? Cet homme a communiqué à Térence une passion de la littérature et un amour de la langue française n'ayant d'égales que leur commun rejet de l'institution dont ils furent le temps d'une année scolaire les partenaires complices et désabusés.
Il a semblé opportun de classer ce texte dans les "Outils pédagogiques" car les hasards du web conduiront probablement de jeunes enseignants ayant résisté au formatage à le lire. Qu'il puisse les rasséréner et les engager à subvertir le système autant qu'ils le pourront.
Un si « mauvais prof » !
ou
Les clochards de la vie intellectuelle
Dans une Ecole dite Normale où l'on formait encore il n'y pas si longtemps que cela et selon d'anciennes méthodes les hussards noirs de la République, un professeur de Lettres en classe de rhétorique, Monsieur L. remplissait mal sa mission.
En effet, il ne préparait pas vraiment ses «élèves maîtres » à la dissertation et au commentaire composé, des exercices pourtant réputés formateurs et sur lesquels ceux-ci plancheraient à l'examen, mais qui l'ennuyaient prodigieusement, surtout lorsque lui revenaient les inévitables paquets de copies qui l'écœuraient, même en les lisant à peine et en les annotant et les notant avec fantaisie.
Cependant cet homme simple, un peu bourru et sans illusions sur l'ouverture d'esprit dont témoigneraient plus tard ces futurs instituteurs au regard borné, au mental obtus, exactement conformes aux attentes de l'institution qui les avait pris en charge, sut pourtant donner l'amour des textes et de la littérature à quelques uns d'entre eux.
Il arrivait en classe avec une petite valise de cuir marron dont il extrayait plusieurs livres et entreprenait une série de lectures à haute voix. Il s'animait alors et devenait captivant pour tous ; même les plus rébarbatifs, les plus indifférents ne pouvaient rester insensibles. Il citait aussi de mémoire nombre d'auteurs, se référant souvent à Victor Hugo, un écrivain qui selon lui avait tout dit, et notamment comme il nous le révéla un matin que « Le commentaire c'est la médiocrité qui s'attache au génie. ».

« Ainsi cet immense auteur si respecté, si adulé par la gent professorale, et dont ponctuellement quelque grand texte revient à l'actualité des sujets d'examen, aurait formulé une vérité bien cruelle pour les propagandistes de son œuvre, ces générations de professeurs de Lettres (classiques ou modernes!) ; tous ceux qui de leur savante rhétorique, assomment des cohortes d'élèves abrutis d'une « science sans conscience » dont eux-mêmes, leurs mentors, sont détenteurs, propagateurs et zélateurs au titre de l'approfondissement d'un « secret douloureux », d'une « ruine de l'âme » qui est la justification épistémologique de leur souveraine médiocrité.
Drapés d'un lambeau d'autorité, d'une toge séculaire maculée des crachats et éjaculations haineuses de leurs disciples, ces pauvres hères, ces clochards de la vie intellectuelle, ces larbins du savoir breveté, ces infirmes de l'épanouissement humain, ces professionnels de la lâcheté qui s'appliquent diligemment à faire ce qu'on leur dit de faire là où on leur dit de le faire, à se conformer au bréviaire des instructions officielles, au codex de la veulerie vulgarisée, ne se rengorgent ils pas dans la dignité bafouée de leur tragique soumission, de leur abdication intime aux commanditaires de la bassesse qui pourtant les traitent sans ménagement, usent et abusent de leurs pitoyables compétences, aggravant sans cesse leurs conditions de travail, en allongeant la durée, réduisant leur viatique et leur pension de retraite.
Il n'empêche, lorsqu'aux alentours du solstice d'été, revient le temps des examens, ces intelligences diaphanes s'apprêtent avec bonheur à jouir discrètement une fois encore des cerises de leurs prérogatives et de tous les fruits de leur suffisance.
Affectant de pester contre une corvée prétendument inintéressante, elles y mettent en fait toutes leurs aptitudes professionnelles, tout le sérieux et la rigueur dont elles sont capables, toute la préoccupation morale qui les habite, tout leur cœur…
Ces copies anonymes que les professeurs corrigent inlassablement avec le regard du juste, le souci de l'équité, l'attachement au barème, la conformité aux instructions de la hiérarchie, sont l'ultime validation de leur être au monde.

Les millions de jeunes gens toujours naïvement persuadés que l'obtention d'un diplôme peut encore être l'assurance de ne pas crever de faim dans une société ignoble, et qui ont accepté de se soumettre à leur jugement, à leur évaluation, sont bien entrés dans le rang. Ils seront bientôt adoubés aficionados de la pauvreté intellectuelle, commensaux de l'universelle misère morale !
Ils constitueront ainsi les nouveaux bataillons de jeunes actifs du "développement durable", du chômage diplômé ou de la sanctification par l'échec pondéré d'une seconde chance susceptible de capter définitivement leurs énergies rémanentes dans le miroir aux alouettes des insertions ratées, avec culpabilisation idoine, psychothérapie et antidépresseurs pris en charge par le système de santé, au titre de la solidarité nationale.

Et eux, les maîtres, les commentateurs, continueront pour la gloire du grand Victor Hugo, l'avancement régulier de leur carrière, le triomphe de la culture et la pérennisation d'une fabuleuse civilisation dont ils sont les éternels passeurs, à embaumer de leur subtile médiocrité, du natron de leur déliquescence mentale, de leur détresse morale balsamique, le cadavre du génie humain. »
C'est ainsi qu'en visionnaire Monsieur L. s'exprima dans son journal intime, au soir de sa vie professionnelle, ne sachant malheureusement pas que son « mauvais enseignement » en avait sauvé quelques uns en les rendant à jamais réfractaires à une institution que lui-même jugeait exécrable, lorsqu'à l'issue d'une petite fête minable dont les enseignants ont le secret à la fin de chaque année scolaire, il prit enfin sa retraite.
