Qui était Paul Robin ?
Né
le 3 avril 1837 à Toulon, Paul Robin est issu de la petite
bourgeoisie catholique. Élève brillant au lycée de Brest, il
fait ensuite des études scientifiques à l'École normale
supérieure de la rue d'Ulm et devient professeur de lycée, un
professeur déjà atypique qui va au-delà des programmes imposés ;
il donne des cours d'astronomie, de musique, réalise des sorties
botaniques.
Ne
supportant plus l'autoritarisme du système éducatif, il se met en
congé et part à Bruxelles en 1865. Il y vivra quatre ans,
fréquentant les libres penseurs et la section de l'Internationale.
Expulsé de Belgique en 1869, il s'exile en Suisse où il rencontre
Mikhaïl Bakounine. De retour en France, emprisonné en 1870, il est
libéré à l'effondrement de l'Empire et émigre ensuite à Londres.
Militant au sein de l'A.I.T. (Association Internationale des
Travailleurs) il prendra le parti de Bakounine et rompra avec Karl
Marx.
En
1878 Ferdinand Buisson qui avait été son compagnon d'exil en Suisse
et qui était devenu l'un des principaux collaborateurs de Jules
Ferry, lui demande de participer à son « Dictionnaire
de pédagogie et d'instruction publique »
puis le fait nommer inspecteur de l'enseignement primaire à
Blois en 1879. Les instituteurs seront surpris de ses recommandations
: donner de l'importance au dessin, à la musique, aux promenades,
aux recherches scientifiques (botaniques, géologiques,
archéologiques...), organiser des sorties et des visites... Il sera
à l'initiative d'une fête scolaire qui pour la première fois à
Blois regroupera des centaines d'élèves et quelques milliers de
spectateurs.
Mais
le rôle qu'il devait tenir : veiller à l'application des
instructions officielles, ne lui convenait pas et la hiérarchie
commençait à s'émouvoir. Il souhaitait en fait trouver un
terrain d'expérimentation où il pourrait mettre en œuvre ses idées
en matière d'éducation. C'est encore Ferdinand Buisson qui le lui
fournit en lui faisant attribuer la direction de l'Orphelinat Prévost
à Cempuis dans l'Oise en 1880. J.-B. Prévost, un industriel
fouriériste, avait légué sa propriété au département de la
Seine afin d'y ouvrir un orphelinat mixte encadré par des
enseignants et un directeur laïques. Cet établissement dépendant
de la préfecture de la Seine, Robin échappait ainsi au
contrôle direct du Ministère de l'Instruction Publique.
Durant
quatorze ans il se dévoua entièrement à l'Orphelinat, s'occupant
de l'aménagement des locaux, du mobilier, créant des ateliers,
introduisant « la
coéducation des sexes »,
appliquant sa méthode nouvelle d'Éducation intégrale.
Une Éducation qui était à la fois physique, intellectuelle,
morale et dégagée de toute influence religieuse.
Les
orientations pédagogiques de Robin s'inscrivent en effet en terme de
priorités essentielles et sous le signe de certains refus. Au
chapitre VII des « Combats
pour l'enfant »,
sous le titre "Anarchisme
et pédagogie" Pierre Michel fait l'inventaire exhaustif d'une série de principes
et de pratiques que Robin rejette et de celles qu'il valorise
: "Refus
de l'endoctrinement religieux et patriotique ; respect de la
personnalité de l'enfant ; priorité accordée à l'esprit
d'observation, à l'initiative et à l'expérience ; refus du
dogmatisme et du principe d'autorité ; souci de développer
l'intelligence critique des élèves pour les rendre aptes à gérer
eux-mêmes leur vie ; volonté de développer l'entraide et la
solidarité ; grande importance accordée à l'hygiène et à la
santé ; apprentissage professionnel polyvalent qui leur donne le
maximum de chances dans la société ; refus des classements, des
punitions et des récompenses (...)." (1)

Robin fait en effet reposer sa pédagogie sur un grand principe : c'est la spontanéité de l'enfant qui détermine les premières acquisitions. Ainsi met-il en pratique les idées de Fourier. Les enfants sont encouragés à choisir librement les activités manuelles, parmi une grande diversité d'ateliers.
« L'élève devra consacrer un certain nombre d'heures à la connaissance approfondie d'un petit nombre de professions*, et adopter le genre de travail auquel il devra son existence. Ce sera la terminaison rationnelle de l'apprentissage. » (2)
Tous les élèves apprennent l'imprimerie. L'enseignement des arts tient une grande place. Dans cette école à la campagne, avec sa petite ferme et ses cultures, l'accent était mis également sur les exercices naturels de la vie au grand air : la marche, la natation, la bicyclette, le jardinage. L'éducation physique, très diversifiée, excluait le sport de compétition. (3) Chaque été les enfants allaient en colonie de vacances au bord de la mer.
La
liberté, l'individualité de l'enfant étaient respectées.
L'atmosphère éducative était foncièrement
anti-autoritaire.
L'établissement disposait d'une riche
bibliothèque. On utilisait peu les manuels scolaires ; on se fondait
plutôt sur la vie, l'observation, la réflexion. L'enseignement
mutuel était vivement encouragé. La fraternité n'était plus un
mot creux mais une réalité vécue. Les élèves se présentaient au
Certificat d'Études et les résultats étaient excellents.
Robin publiera également un bulletin dans lequel seront exposés ses principes pédagogiques, mais aussi les manifestations et les réalisations de l'Orphelinat Prévost. A partir de 1895 ce petit journal s'intitulera « L'Éducation intégrale » et Robin y développera ses prises de positions en faveur du néo-malthusianisme.
La « coéducation des sexes » révolutionnaire à l'époque servit de prétexte aux réactionnaires que Cempuis dérangeait pour obtenir la fin de cette expérience éducative. Les cléricaux organisèrent une campagne de calomnies sur « l'école scandaleuse », campagne relayée par la presse d
e l'époque. Une commission d'enquête fut diligentée : « Elle ne put rien reprocher à Paul Robin sur le plan pédagogique, mais estima qu'il était dangereux de le laisser répandre des idées subversives au point de vue social, et néfastes au point de vue de la défense du pays. Il est vrai que les enfants avaient l'habitude de chanter allégrement une « Marseillaise de la paix »(4)
Une inspection eut lieu dont le rapport confirma les calomnies et les ragots. Le 30 août 1894, sur proposition de Georges Leygues, ministre de l'Instruction publique, Robin fut démis de ses fonctions en conseil des ministres. Édouard Drumont, journaliste et écrivain antisémite, auteur de « La France juive », écrivit dans son journal La Libre parole du 1er septembre 1894 : « M. Robin directeur de la porcherie municipale de Cempuis a été exécuté hier en plein conseil des ministres. C'est l'effondrement du système pornographique de la coéducation des sexes. » (5)
Robin essaya alors de poursuivre son œuvre pédagogique, collaborant notamment à la revue "L'École rénovée" de Francisco Ferrer et à la « Ligue internationale pour l'éducation rationnelle de l'enfance », se consacrant également à la diffusion du néomalthusianisme par des brochures, des articles et des conférences. En cohérence avec ses conceptions : « bonne naissance, bonne éducation, bonne organisation sociale », il souhaite une évolution de la condition féminine, et milite pour le choix d'une maternité voulue : "Il ne faut donner naissance qu'à des enfants qui aient le plus de chances possibles d'être heureux et utiles." Faut-il le relever ? Rien à voir avec l'eugénisme génocidaire des promoteurs du "Nouvel Ordre Mondial" de ce 21ème siècle délirant qui se propose d'éliminer les inutiles, d'esclavagiser les utiles et pour qui la notion même de bonheur signifie la dépossession de soi et la déshumanisation transhumaniste.
Dans ses conférences il amorce une vulgarisation des méthodes de contraception, défend le droit à l'avortement et peut être considéré en ce sens comme un des pionniers du planning familial, une institution toujours existante et qui a sérieusement dérivé en avalisant le wokisme contemporain et se faisant quasiment propagandiste des transitions de genre dont on lira plus loin les effets ravageurs sur les enfants et les ados (cf. Dire non aux effractions psychiques) . Il fonde en 1896 la « Ligue de la régénération humaine » puis en 1900 la "Fédération universelle de la régénération humaine" mais il se heurte souvent à l'indifférence, voire aux moqueries et aux insultes. Cette activité connaît un certain développement à partir de 1902, lorsqu'il est secondé par Eugène et Jeanne Humbert et rejoint par des orateurs brillants comme Sébastien Faure. La rupture avec Jeanne Humbert en 1908 mettra fin à cette période fertile.
Il passera ensuite dix-huit mois en Nouvelle Zélande, visitant des communautés anarchistes, mais il ne trouvera pas celle dans laquelle il aurait souhaité vivre. Ayant écrit une brochure sur le suicide et sa technique, Robin devenu presque aveugle, s'empoisonna le 31 août 1912. (6)
« Le premier en France j'ai, pendant quatorze années, donné à des enfants une éducation qui les a rendus d'une bonne vigueur physique, leur a procuré une instruction sinon étendue et profonde, au moins basée uniquement sur des réalités objectives incontestables, leur a donné l'esprit d'observation, d'expérience et enfin, malgré leur ignorance et leur dédain de toute conception extra-humaine, les a faits ou laissés des êtres moraux et bons*. A Cempuis, cet établissement sans dieux, les garçons et les filles de quatre à seize ans furent élevés en commun, en grande famille, dans la plus grande liberté possible, chacun mis à même de réunir en lui les qualités de deux classes aujourd'hui ennemies, les goûts de l'intellectuel et de l'artisan, la culture du cerveau et celle de la main, présentant ainsi un premier type de ce que doit à court terme, devenir chaque être humain.
Je n'ai pas fait à de jeunes intelligences, encore incapables de philosopher la critique de nos institutions décrépites, mais je n'en ai pas fait davantage l'éloge. Il est bien certain que, sans avoir à leur prêcher cette critique, la rectitude de sens et de jugement que leur aura donnée l'éducation qu'ils ont reçue, leur inspirera la haine des impuissances et des atrocités des institutions actuelles, lamentables vestiges des siècles passés qui entravent, dans le nôtre, le développement du progrès et du bonheur humains. Voilà mon vrai crime dont je reste fier…* »
cité par Gabriel Giroud in "Paul Robin, sa vie, ses idées, son action", Paris, Éditions G. Mignolet et Storz, 1937, p. 105
et par Roland Lewin in « Sébastien Faure et "La Ruche" ou l'Éducation libertaire »,Vauchrétien, Ivan Davy Éditeur, 1989, p. 43.

* souligné par nous
1. Pierre Michel, in « Octave Mirbeau, Combats pour l'enfant », Vauchrétien, Ivan Davy Éditeur, 1990, p. 132.
2. Paul Robin De l'Enseignement intégral.
3. « Je vois avec grand regret les idées de sport excessif, de championnat occuper l'esprit de tous de façon malsaine. Chacun rêve à être en quelque chose le premier, sinon le seul. Vanité, jalousie, dépit, découragement, voilà à quoi on aboutit. Être un quelconque au milieu d'athlètes égaux, tel est l'idéal plus digne et plus humain que nous cherchons à inspirer à nos élèves. » Paul Robin, Fêtes Pédagogiques, bulletin de l'Orphelinat Prévost, 1890.
A l'heure où l'hypercompétition, le dopage et la corruption pénètrent le sport médiatisé, il peut être bon de méditer ce propos.
4. R. Lewin, Sébastien Faure et "La Ruche", Ivan Davy, 1989, p. 42, cité par P. Michel in Octave Mirbeau Combats pour l'enfant, Ivan Davy, 1990, p. 139.
Et lire : Enfin un chant de paix
5. cité par M. Dommanget, Les grands socialistes et l'éducation, Paris, Armand Colin, 1970, p. 350 et par Bertrand Lechevalier in Quinze pédagogues (Jean Houssaye, dir.), Paris, Armand Colin , 1994, p.74.
6. Gabriel Giroud qui fut élève à l'Orphelinat de Cempuis raconte dans le livre qu'il publia sur Paul Robin comment ce dernier prépara méthodiquement son suicide :
"Il prit donc, en ce qui le concernait, toutes précautions pour que sa mort elle-même ait quelque chance d'être utile. Il distribua ses livres, ses appareils, ses projets à des groupements capables, croyait-il, de les utiliser, de les mettre en œuvre, de les réaliser. Une belle Encyclopédie de Diderot et d'Alembert échut à la CGT. Sa petite imprimerie fut offerte à « La Ruche » de Sébastien Faure. Diverses associations de propagande éducatrice se partagèrent ses instruments de laboratoire, ses collections, la plus grande partie de ses outils, les jeux scolaires scientifiques qu'il avait en cours d'exécution. Puis il s'enquit des formalités à remplir pour qu'aucun obstacle ne fût opposé à l'autopsie rapide et à l'utilisation de son cadavre. Il avait fait connaître ses vues sur ce point à quelques amis par un Testament et un court écrit intitulé Post mortem, plusieurs fois modifié. »
G Giroud, « Paul Robin, sa vie, ses idées, son action », Paris, Éditions G. Mignolet et Storz, 1937, p. 292-293, cité par R. Lewin, in Sébastien Faure et "La Ruche", Ivan Davy, 1989, p. 120, note 170 p. 154

