Octave Mirbeau défenseur de l'enfant
La sensibilité d'Octave Mirbeau pour l'enfant est manifeste, elle traverse son œuvre romanesque et dramatique mais se traduit aussi par de vigoureuses prises de position dans les articles qu'il donne à la presse de l'époque.

L'originelle
beauté de l'enfant, n'est-elle pas celle du jeune Sébastien Roch,
héros éponyme du
roman d'Octave
Mirbeau, avant que son père, vaniteux petit commerçant de province
et rêvant d'un grand destin pour son fils dont l'éclat rejaillirait
bien entendu sur lui, ne décide de l'envoyer dans un collège
religieux où s'accomplira «le
meurtre d'une âme d'enfant» ?
« Sébastien,
en faveur de qui s'agitaient ces projets merveilleux, était un bel
enfant, frais et blond, avec une carnation saine, embue de soleil, de
grand air, et des yeux très francs, très doux, dont les prunelles
n'avaient jusqu'ici reflété que du bonheur. Il avait la viridité
fringante, la grâce élastique des jeunes arbustes qui ont poussé,
pleins de sève, dans les terres fertiles ; il avait aussi la candeur
introublée de leur végétale vie. (...) A l'âge où le cerveau des
enfants est déjà bourré de mensonges sentimentaux, de
superstitions, de poésies déprimantes, il eut la chance de ne subir
aucune de ces déformations habituelles, qui font partie de ce qu'on
appelle l'éducation de la famille. En grandissant, loin de
s'étioler, sa peau se colora d'un sang plus vif ; loin de se raidir,
ses membres sans cesse en mouvement s'assouplirent, et ses yeux
gardèrent cette expression profonde qui est comme le reflet des
grands espaces et qui met de l'infini au mystérieux regard des
bêtes. » (1)
Cet enfant subira le sort qui est toujours celui de toutes les jeunes victimes d'agressions et de violences pédocriminelles telles qu'elles s'exercent encore dans le monde entier et particulièrement en Occident, en France, en cet effondrement civilisationnel du 21ème siècle. Lorsqu'il sortit en librairie Sébastien Roch, premier roman français dénonçant ouvertement la pédocriminalité dans un pensionnat religieux, fut accueilli par un silence assourdissant.
Mirbeau
voit cette beauté dans tout enfant ; les plus pauvres peuvent aussi,
à ses yeux, être les plus touchants, comme ce « petit
mendiant » que
la domestique rudoie et veut chasser, que Mirbeau fait entrer, qu'il
nourrit et à qui il donne quelques provisions et quelques sous.
« Il
pouvait avoir treize ans. Sa figure bistrée était charmante et fine
: ses yeux, très noirs, largement cernés de bleu, avaient une
expression à la fois gamine et nostalgique ; ses cheveux, noirs
aussi, longs et plats, lui eussent donné l'air d'un page, comme on
en voit dans les romans de chevalerie et sur les vieux vitraux,
n'étaient la pauvreté de sa veste déchirée en dix endroits, et la
misère de son pantalon rapiécé et trop court qui montrait le bas
des mollets, les chevilles délicates, les pieds nus racornis par la
marche et jaunis dans la poussière des chemins. Il avait d'ailleurs
une apparence de bonne santé et de force. » (2)
Cette
sensibilité s'exprime aussi par la compassion que Mirbeau ressent
pour tous les enfants abandonnés, ceux qui restent « Sur
la route » (3) et
qui en meurent, comme les deux petits ramoneurs, qui nous renvoient
aujourd'hui à la terrible réalité de ceux que nos « services
sociaux »
désignent sous le terme générique « d'exclus »,
ou mieux encore par le banal acronyme « SDF ».
Le dialogue pathétique de ces deux petits garçons dont le maître
est « mort,
un soir, endormi par l'ivresse, au bord d'un fossé » (3),
d'abord « mis
dans un dépôt de mendicité » (3),
à qui on a dit ensuite « de
s'en aller, parce qu'il y avait trop de pauvres et que la salle était
trop petite. » (3),
est tout simplement bouleversant. La puissance d'émotion qu'il
suscite n'a d'égale que la simplicité des mots prononcés par ces
deux enfants que saisit le froid extrême d'une nuit d'hiver.
« Ils
ont regagné la route, le cœur gros ; ils ont marché, marché
encore... Puis, brisés de fatigue, grelottant sous leurs noires
guenilles, ils se sont arrêtés... La plaine est vide... Aucune
lumière... Que vont-ils faire ? Où vont-ils aller ? Ils ne savent
pas. La terreur du ciel les écrase. Le froid les déchire... Ils
sentent dans tout leur corps une douleur vive, comme si leur peau
était à vif... Les petits ramoneurs se sont rapprochés l'un de
l'autre, se sont serrés l'un contre l'autre, la main dans la main,
et les larmes se glacent à la pointe de leurs cils. (...)
Deuxième
ramoneur
− Je
crois que je n'ai plus mes pieds... Il me semble qu'on m'a enlevé
mes pieds...
Premier
ramoneur
−Je
ne sais plus où est ma tête... Je ne sens plus ma tête... Et j'ai
sommeil... (...)
Deuxième
ramoneur (comme
dans le rêve)
− Est-ce
que tu me parles ? ... Où sommes-nous ? ... C'est tout blanc...
C'est comme des fleurs qui sourient... C'est...
Il
s'endort. » (3)
Mirbeau relève aussi
le formidable potentiel d'émerveillement du petit enfant, son
instinctive curiosité, son besoin de connaître et de comprendre les
ressorts secrets de la nature pour leur opposer la médiocre réponse
qu'apportent les adultes à ce questionnement primordial.
« J'avais
un amour, une passion de la nature, bien rare chez un enfant de mon
âge. Tout m'intéressait en elle, tout m'intriguait. Combien de fois
suis-je resté, des heures entières, devant une fleur, cherchant, en
d'obscurs et vagues tâtonnements, le secret, le mystère de la vie !
J'observais les araignées, les fourmis, les abeilles, avec des joies
profondes, traversées aussi de ces affreuses angoisses de ne pas
savoir, de ne rien connaître. Souvent, j'adressais des
questions à mon père, mais mon père ne m'y répondait jamais, et
me plaisantait toujours.
− Quel
drôle de type tu fais, me disait-il... Où vas-tu chercher tout ce
que tu me racontes ! ... Les abeilles, eh bien ! ce sont les femelles
des bourdons, comme les grenouilles sont les femelles des crapauds...
Et elles piquent les enfants paresseux... Es-tu content ?
Je
n'avais ni livres, ni personne pour me guider. Rien ne me rebutait,
et c'était une chose vraiment touchante que cette lutte d'un enfant
contre la formidable et incompréhensible nature. » (4)

Cependant
Mirbeau n'en reste pas au stade de la sensibilité. Il ne confond
surtout pas sensibilité et sensiblerie lorsqu'il prend la défense
de l'enfant pour mettre en cause les trois institutions qui entravent
son épanouissement, brisent son élan, égarent son âme, aliènent
sa liberté, agissant de manière insidieuse, compromettant sa
propension à l'autonomie et son aptitude au bonheur : la
famille, la religion, l'école.
La famille,
c'est d'abord une souffrance à laquelle nul n'échappe
par l'inévitable allégeance à l'archétype de l'autorité :
l'institution millénaire du pater familias qui, sous l'odieux
prétexte d'obéissance, induit l'enfant à toutes
les formes de sujétion, anticipant la soumission aux maîtres
d'école et autres professeurs, puis à l'État et aux savants
rouages de la société.
Mirbeau prête à l'un des
narrateurs de son roman Dans le ciel des
propos sans ambiguïté.
« Ce que j'ai voulu c'est, en
donnant à ces souvenirs une forme animée et familière, rendre plus
sensible une des plus prodigieuses tyrannies, une des plus ravalantes
oppressions de la vie, dont je n'ai pas été seul à souffrir,
hélas. Car tout le monde en souffre, tout le monde porte en soi,
dans les yeux, sur le front, sur la nuque, sur toutes les parties du
corps où l'âme se révèle, où l'émotion intérieure afflue en
lumières attristées, en spéciales déformations, le signe
caractéristique et mortel, l'effrayant coup de pouce de cette
initiale, ineffaçable éducation de la famille. » (5)
A
vrai dire Mirbeau ne prône pas la révolte et la désobéissance au
sein même de la famille. Il fait un constat, terrible. L'enfant est
bien sûr fondé à aimer ceux qui l'ont fait venir au monde et
qui, bon an mal, an l'y ont initié. Et c'est bien le déchirement que
peut ressentir tout individu lucide qui a pris conscience des subtils
mécanismes d'oppression que la société a mis en place et dont la
famille, malgré elle, en dépit de son bon vouloir, de génération
en génération, se fait l'instrument.
« J'ai aimé mon
père, j'ai aimé ma mère. Je les ai aimés jusque dans leurs
ridicules, jusque dans leur malfaisance pour moi. (...) Ils ont été
ce que sont tous les parents, et je ne puis oublier qu'eux-mêmes
souffrirent, enfants, sans doute, ce qu'ils m'ont fait souffrir. Legs
fatal que nous nous transmettons les uns aux autres, avec une
constante et inaltérable vertu. » (6)
Il
ne s'agit point pour autant d'excuser l'inexcusable, de valider un
malheureux état de fait, mais bien plutôt de remettre en cause ce
qui constitue pour Mirbeau une offense, une atteinte à la vie. Une
fois établi ce constat bien réel et toujours d'actualité hélas,
comment peut-on oser encore parler d'épanouissement de l'individu,
sinon pour se rassurer avec l'inepte propagande pseudo-éducative
qu'entretient la société, ce sinistre mouroir des consciences
?
« Tout être à peu près bien constitué naît avec
des facultés dominantes, des forces individuelles, qui correspondent
exactement à un besoin ou à un agrément de la vie. Au lieu de
veiller à leur développement dans un sens normal, la famille a bien
vite fait de les déprimer et de les anéantir. Elle ne produit que
des déclassés, des révoltés, des déséquilibrés, des
malheureux, en les rejetant, avec un merveilleux instinct, hors de
leur moi ; en leur imposant, de par son autorité légale, des goûts,
des fonctions, des actions qui ne sont pas les leurs, et qui
deviennent, non plus une joie, ce qu'ils devraient être, mais un
intolérable supplice. Combien rencontrez vous dans la
vie de gens adéquats à eux-mêmes ?* " (6)
En
dehors même de son action propagandiste, d'un prosélytisme
quasi intrinsèque, de son alliance traditionnelle et séculaire
avec les pouvoirs et les puissants, la religion qui
devrait se cantonner à "la sphère du privé" pose
d'abord problème pour Octave Mirbeau par sa capacité d'emprise, de
détournement des consciences et particulièrement des « âmes
d'enfants », ce qu'il dénonce et stigmatise, notamment
dans son roman Sébastien Roch.
Et
c'est dans un article donné au journal L'Aurore le 22 août 1898
qu'il revient sur l'éducation que lui-même reçut chez les
jésuites, portant ce jugement sévère :
« Je
suis tranquille. Et pourtant, au souvenir des années affreuses que
je passai dans ce grand collège de Vannes, j'éprouve une haine que
le temps ravive au lieu de l'éteindre, et je me demande, non sans
effroi, comment il se fait que des pères de famille soient assez
imprudents pour confier leurs enfants à ces déformateurs
d'intelligence, à ces pourrisseurs d'âmes que sont les
jésuites. »(7)
Dans
un autre texte publié dans Le
Journal
le 16 février 1901, évoquant toujours des souvenirs
personnels, les mots sont durs et sans ménagement :
« Je
n'ai jamais tant souffert qu'au collège de Vannes, que dirigent les
excellents pères jésuites, et où je fus élevé - si je puis
dire - élevé dans le plus parfait abrutissement, dans la
superstition la plus lamentable et la plus grossière... » (8)

Enfin
dans « Réponse
à une enquête sur l'éducation »,
le jugement est sans appel.
« J'ai
été dans un établissement religieux, chez les jésuites de
Vannes.
De cette éducation, qui ne repose que sur le mensonge et
sur la peur, j'ai conservé très longtemps toutes les terreurs de la
morale catholique. Et c'est après beaucoup de luttes, au prix
d'efforts douloureux, que je suis parvenu à me libérer de ces
superstitions abominables par quoi on enchaîne l'esprit de l'enfant
pour mieux dominer l'homme plus tard. Je n'ai qu'une haine au cœur,
mais elle est profonde et vivace : la haine de l'éducation
religieuse. » (9)
Au-delà
de la stigmatisation portée sur une religion et sur un ordre
religieux particuliers dont le jeune Mirbeau eut à pâtir
personnellement, on peut entendre l'universelle révolte des
individus sains d'esprit et de raison contre toutes les pesanteurs
obscurantistes qu'exercent les dogmes et les croyances dans
l'épaisseur des conditionnements qui sont imposés à l'enfance et
qui ruinent le devenir et la vie des adultes.
Pour cette autre institution qui façonne et prétend construire l'enfant sous le principe d'autorité : l'école, Mirbeau a des mots essentiels auxquels devraient se confronter d'urgence les systèmes éducatifs en faillite. "On ne peut rien espérer de durable si on ne met pas une énergie énorme à révolutionner l'enseignement*.(...)Il faut d'abord mettre l'enfant en état de comprendre la vie." (10)
En effet dans ces lieux où l'enfant est enseigné et prétendument éduqué, on s'ennuie ferme, on se morfond, on souffre aussi.... Les choses ont-elles vraiment changé ? Combien d'élèves ne reprendraient ils pas à leur compte aujourd'hui encore le constat désabusé que faisait Mirbeau de son propre vécu scolaire au collège de Vannes ?
« Et pourtant, je m'ennuyais, je m'ennuyais... Je m'ennuyais de ne pas sentir dans mes camarades des camarades et de sentir dans mes maîtres des ennemis. Je n'aurais pu, à cette époque, préciser la cause et même la forme de ce sentiment... Mais ce sentiment était d'autant plus fort qu'il était plus vague. Je n'avais qu'un désir, qu'une volonté, qu'une ambition : quitter ce collège où tout, hommes et choses, m'était étranger et hostile. » (11)
Pourquoi les adultes mettent ils une telle application à contraindre la jeunesse dans les schémas réducteurs qu'ils ont eux-mêmes connus et subis ? Pourquoi si peu d'entre eux sont-ils convaincus de l'absolue nécessité d'émancipation des consciences ? Pourquoi ce conformisme séculaire et cette abdication de soi ? L'histoire nous a pourtant appris où cela conduit...
Le jugement générique que porte Mirbeau sur les collèges religieux dans Sébastien Roch ne vaut-il pas aussi bien pour les écoles « publiques », les collèges d'État ? Car Mirbeau se méfiait tout autant des « hussards noirs de la République. »...
"Les collèges sont des univers en petit. Ils renferment, réduits à leur expression d'enfance, les mêmes dominations, les mêmes écrasements que les sociétés les plus despotiquement organisées." (12)
Dans une telle atmosphère, faute de pouvoir se révolter, certains enfants se désignent à la vindicte de la gent professorale et éducationnelle ; ce sont les « mauvais élèves », les « cancres ».. « Chez les natures d'enfant, ardentes, passionnées, curieuses, ce qu'on appelle la paresse n'est le plus souvent qu'un froissement de la sensibilité, une impossibilité mentale à s'assouplir à certains devoirs absurdes, le résultat naturel de l'éducation disproportionnée, inharmonique qu'on leur donne. Cette paresse, qui se résout en dégoûts invincibles, est, au contraire, quelquefois la preuve d'une supériorité intellectuelle et la condamnation du maître. » (13)
Aujourd'hui les « trublions », les « sauvageons » de nos modernes banlieues, tous ceux qui ont été récemment rangés sous le méprisant vocable de « racaille » et qui sont en fait majoritairement de jeunes pauvres ne font peut-être pas tous preuve de supériorité intellectuelle sur le « maître » mais ils témoignent d'un rejet absolu et dramatiquement violent du seul lieu où, encore un peu à l'abri de l'ordinaire exploitation sociale des démunis, il leur restait une faible chance d'évolution positive : l'école... Ils y pourrissent d'ailleurs la vie des maîtres, des professeurs, de ces professeurs dont l'un des narrateurs du roman Dans le ciel garde un si mauvais souvenir et sur qui il porte un jugement plus que sévère.
« Je passe sur mes années de collège. D'ailleurs, je puis, d'un mot, caractériser l'effet moral qu'elles eurent sur moi. Elles m'abrutirent. L'éducation que je reçus là fut une aggravation de celle commencée dans ma famille. A la maison, il est bien rare que l'enfant n'ait ressenti une sorte de chaleur, d'affection, en même temps qu'une sorte de sécurité intime qui lui tiennent lieu d'idées et de notions précises de la vie. C'est souvent quelque chose de vague et qui, pourtant, lui est un appui. L'amour est si fort que, même inintelligent, même médiocre, il ouvre à l'âme tout un horizon de beautés morales. Au collège, rien de pareil. L'enfant est remis entre les mains indifférentes et lourdes de mercenaires à qui rien ne le rattache, ni l'intérêt, ni la tendresse, ni la vanité. Ils arrivent, se hâtent, et s'en vont. Et puis, je ne sais quel intolérable ennui émane de cet ensemble d'absurdités, de mensonges et de ridicules diplômes qu'est un professeur. Loin de nous intéresser aux devoirs qu'il enseigne, en leur donnant de l'agrément et de la vie, le professeur vous en dégoûte, comme d'une laideur. Tout en lui prend un aspect de gravité raide et gourmée, de dogmatisme prudhommesque, qui tue la curiosité dans l'esprit de l'enfant, au lieu de la développer. Avec une sûreté merveilleuse, avec une miraculeuse précision, le professeur enduit les intelligences juvéniles d'une si épaisse couche d'ignorance, il étend sur elles une crasse de préjugés si corrosive, qu'il est à peu près impossible de s'en débarrasser jamais. Il en est, parmi ces jeunes âmes, qui se rebellent contre cette effrayante discipline de médiocrité. Je les admire, mais comme je les plains ! Que de difficultés, que de malheur la vie ne leur réserve-t-elle pas ? » (14)
Ce rejet qui aujourd'hui peut confiner à la haine s'explique-t-il autrement que par cette conscience aiguë d'un engluement dans une inéluctable médiocrité avec à la clé un savant processus de sélection pouvant déboucher sur l'échec et l'exclusion sociale, un engluement contre lequel un nombre croissant de jeunes luttent désespérément ? C'est aussi une forme de dégoût comme l'exprime le même narrateur en évoquant le souvenir d'une petite statuette en plâtre que sa mère affectionnait mais que les mouches salissaient régulièrement sans qu'il fût possible de la nettoyer proprement. Filant la métaphore, Mirbeau lui fait dire : «Ces chiures de mouches me représentaient exactement les leçons du professeur, et j'avais la conscience que ma petite personnalité disparaissait, peu à peu, sous ce dépôt excrémentiel et quotidien. » (14)
Un « dépôt excrémentiel » qui peut aussi inclure de douteuses et dangereuses valorisations. Quand on mesure l'importance prise aujourd'hui par les sports de masse et la violence récurrente des débordements auxquels il donnent lieu, on ne peut que s'interroger sur ce qui fonde le culte social de telles passions : influence parentale, matraquage médiatique sur fond d'intérêts économiques ? Tout n'est-il pas fait pour entretenir la jeunesse dans l'exaltation de la compétition ? Aujourd'hui des enseignants encore minoritaires prennent conscience de son caractère dévastateur. Ils cherchent à s'en démarquer mais peuvent-ils y parvenir dès lors qu'elle est institutionnalisée ? Dans le roman de Mirbeau la remarque du narrateur est à prendre en compte.
« Mes professeurs à moi m'apprirent que seule la force physique est belle et enviable et j'étais faible ; ils me forcèrent à révérer les vertus grossières, les actes lâches, les passions animales, la supériorité des brutes et l'héroïsme des boxeurs. » (15)
Alors
à quoi est voué l'individu qui a subi une telle "éducation"
? Le constat tombe, implacable.
« Je
n'avais plus de désirs, d'inspirations vers les grandes choses,
j'étais mûr pour faire un soldat, un notaire, ou tel fonctionnaire
larveux qu'il plairait à mon père que je fusse... Et je ne songeais
pas à discuter les décisions ultérieures qu'il prendrait contre
mon honneur.» (15)
Il est de l'honneur d'Octave Mirbeau d'avoir mené ces « Combats pour l'enfant » dont l'écho demeure toujours pertinent et toujours susceptible de secouer les consciences.

* souligné par nous
1 Octave
Mirbeau, Sébastien
Roch, chapitre
1 du livre premier, in "Octave
Mirbeau, Combats pour l'enfant", Édition
établie, présentée et annotée par Pierre Michel, Vauchrétien,
Ivan Davy Éditeur, 1990,
p. 66-67.
2 Id., Le
Petit Mendiant, La
France, 16 août 1885,
Recueilli dans Les Lettres
de ma chaumière (novembre 1885)
et dans Les Contes
cruels (1990),
in ibid., p. 27.
3
Id., Sur
la route, L'Écho
de Paris, 23 janvier 1891,
recueilli dans La
Vache tachetée (1919),
in ibid., p. 107-108
4 Id., Dans
le ciel, L'Écho
de Paris, 8 et 15 novembre 1892,
in ibid., p. 126-127.
5 Id., Dans le ciel, L'Écho de Paris,8 et 15 novembre 1892, in ibid., p. 125.
6 Id., Dans le ciel, L'Écho de Paris,8 et 15 novembre 1892, in ibid., p. 126.
7 Id., Souvenirs ! , L'Aurore, 22 août 1898, in ibid., p. 157.
8 Id., Pétrisseurs d'âmes, Le Journal,16 février 1901, in ibid., p. 159.
9 Id., Réponse à une enquête sur l'éducation, Revue Blanche, 1er juin 1902, in ibid., p. 165.
10 Id., Une Loi d'amour, Interview d'Octave Mirbeau par René de Chavagnes, Gil Blas, 16 octobre 1905, in ibid., p. 219-220
11 Id., Pétrisseurs d'âmes, Le Journal,16 février 1901, in ibid., p. 163.
12 Id., Sébastien Roch, chapitre 3 du livre premier, in ibid., p. 71.
13 Id., Sébastien Roch, chapitre 3 du livre premier, in ibid., p. 76.
14 Id., Dans le ciel, L'Écho de Paris, 8 et 15 novembre 1892, in ibid., p. 128-129.
15 Id., Dans le ciel, L'Écho de Paris, 8 et 15 novembre 1892, in ibid., p. 130.
