LES INVARIANTS DE L'UNITÉ HUMAINE

Quand on parle d'être humain on parle d'individu. Ainsi un individu est par définition un être organisé qui ne se divise pas au risque d'être détruit. Or chacun d'entre nous se définit en tant qu'individu et en général personne n'envisage sa propre destruction. On sait aujourd'hui que chaque individu est unique et se différencie de milliards d'autres, ne serait ce que par son génome.

Cependant il existe en chaque individu des facteurs, des réalités qui ne varient pas et que l'on peut qualifier d'invariants. Ainsi physiquement, corporellement, hormis les différences ethniques qui opposent par exemple un caucasien à un asiatique ou à un africain, notre vécu corporel, physiologique est comparable et psychologiquement nous avons tous des points communs. Intrinsèquement tout être humain quelle que soit son origine prend aussi conscience assez tôt que sa vie est limitée et qu'il sera confronté un jour ou l'autre à la mort. Ce fait n'est il pas un invariant majeur ?



Les centaines d'enfants originaires des quatre coins du monde que j'ai pu côtoyer dans ces classes dites d'accueil en collèges à Paris m'ont très vite enseigné l'évidence de ce qui fait notre commune humanité. La communication verbale n'était pratiquement pas possible d'emblée puisqu'ils parlaient des langues différentes et que pour la plupart, débutants complets, ils apprenaient le français en tant que langue étrangère. Et cependant une communication s'instaurait rapidement, non verbale, faite de mimiques, de sourires et d'expressions auxquelles j'étais bien sûr très sensible.

Ainsi avais je pour premier objectif de les libérer d'un invariant handicapant pour tout être humain : la peur. Lorsqu'un collègue me demandait comment je faisais pour me faire comprendre et les comprendre au début de l'apprentissage ma réponse était que je ne le savais pas, que j'avais simplement recours à ma propre humanité. Et cela se passait bien, la bienveillance circulait entre nous et les sourires répondaient aux sourires.



On n'était pas bien sûr à l'abri des dissonances culturelles et de la manière un peu pernicieuse dont elles peuvent parfois être utilisées pour exprimer une jalousie enfantine. Ainsi je revis cette séquence. Arrivant en classe un matin je vois Rahul, un petit garçon indien qui pleure et je demande pourquoi. Yu Jun, un petit camarade chinois s'exprimant déjà assez bien en français me fait alors savoir que Jawad, un camarade marocain lui a dit « Ton dieu est une vache. » Je me garde bien alors de sourire et me tournant vers Jawad je lui dis : « Si son dieu est une vache toi tu es un idiot. » Rahul cesse de pleurer et nous pouvons commencer la classe.

Ces frictions, ces froissements interpersonnels qui nous affectent en tant qu'individus ne sont pas l'apanage des enfants, on ne le sait que trop.

Or ces invariants de la psychologie humaine ne sont ils pas également le terreau de ce qui fait son unité ?

Chaque individu a un vécu émotionnel : colère, tristesse, nostalgie, joie... sont au registre de nos affects selon ce que nous vivons et comment nous le vivons. De tels invariants ne pourraient ils pas nous inciter à percevoir ce qui fait aussi notre unité ?



Par ailleurs, si l'on consent à regarder plus loin que la notion d'individu, on peut se référer au grand psychiatre et psychologue des profondeurs que fut C G JUNG (1875-1961) en ce qu'il s'intéresse au développement de la personnalité individuelle selon un processus qu'il nomme individuation par la prise en compte de l'inconscient, l'acceptation de ce que l'on est, permettant d'intégrer les contradictions du moi et de les dépasser sereinement.

Peut-on ainsi espérer que la multi diversité des contributions attendues sur Holistic Éduc dans une optique transculturelle et libertaire puisse favoriser l'ouverture des consciences et permettre à des enfants de par le monde de grandir en liberté, en autonomie, en solidarité, en bienveillance ?

Et puisqu'il est question d'apprentissage je ne puis m'empêcher de me référer à ce grand pédagogue que fut Célestin FREINET (1896-1966) qui a défini lui même 30 invariants pédagogiques universels. Universels ils le sont et il tarde qu'ils ne soient pris en compte dans toutes les relations éducatives. Je ne citerai ici que le trentième : celui « qui justifie tous nos tâtonnements et authentifie notre action : l'optimiste espoir en la vie. »


Célestin Freinet mobilisé en 1915, grièvement blessé au poumon le 27 octobre 1917.


Lorsque les incohérences et les pulsions chaotiques de ce monde projettent et regroupent des enfants de toutes origines dans une structure "éducative", fût elle une caserne éducationnelle du malheur, le terrain est propice à un apprentissage non programmé et non programmable des ces invariants de l'unité humaine. 

Des enfants du monde