Les Casernes éducationnelles du malheur

L'enfant est constamment déçu et toujours il se reprend à espérer, quel vaillant petit soldat ! - et ce mouvement d'attente malgré tout le constitue jusque dans ses fibres, parce qu'il est presque entièrement et tout le temps espérance. Il appartient au monde du rêve tellement plus qu'on ne l'imagine.
Anne Dufourmantelle, Éloge du risque, Rivages poche, Paris, 2014, p. 110
L'enfant c'est le sourire spontané, le rire toujours sous-jacent, la propension et l'invitation au bonheur mais la déception est prompte car les adultes veillent sur lui et il perçoit sans filtre que tous, loin s'en faut, ne sont pas bienveillants.
En général, fort heureusement les parents, la mère particulièrement, le sont ; encore que... Mais très tôt il est confronté à des inconnus : médecins, soignants, assistants sociaux et inéluctablement dès l'âge de 3 ans, en France notamment, à ceux qu'on désigne communément sous le terme générique d'enseignants dans ces lieux étranges où il est regroupé avec d'autres enfants de sa tranche d'âge : les écoles.
Fussent-elles maternelles, primaires ou élémentaires, secondaires ce sont des lieux de contrainte où les activités et les comportements autorisés sont déterminés par des adultes dits professionnels de l'éducation : en France, instits, profs des écoles, profs certifiés, on en passe... Car il s'agit d'apprendre et sous cet alibi s'accomplira un formatage d'une douzaine d'années à minima, au terme desquelles l'enfant devenu ado aura le plus souvent déserté à jamais le
« monde du rêve » et remisé l'espérance au fond de son être.
Il sera conforme à ce qu'attend de lui la société : un individu soumis, diplômé ou en échec, ce qui dores et déjà ne change pas grand chose à la donne, bientôt en quête de moyens de subsistance dans un monde impitoyable.
Les résultats des études PISA* concernant la France et ce qui advient au quotidien dans ces lieux plutôt sinistres n'infirment pas ce propos, même si bien sûr on peut le nuancer localement. Inutile de refaire le tableau des dérives habituelles : harcèlements, chahuts, mal être, démotivation, ennui, ennui, ennui...
Qui ne se souvient de ces années passées à se conformer selon les objurgations des maîtres ? Au petit enfant on parle de maître et de maîtresse puis de profs. En fait ceux qui choisissent ce « métier » (mais en est ce bien un ?) le font souvent par défaut et (ou) par nécessité, selon un imparable déterminisme social.
Ainsi les « Écoles normales d'instituteurs et d'institutrices» furent elles de véritables viviers de promotion sociale (quelle promotion !) pour de valeureux enfants de pauvres, tel l'auteur de ces lignes.
Certes il est des écoles plutôt modernes mais d'aucuns se souviennent, s'agissant de la France, de ces immeubles austères, architecture du 19ème siècle, grands volumes, grands espaces, cour bitumée plantée ou non d'antiques platanes ? La cour de récréation ! Que peut on recréer de soi lorsqu'on a mariné plusieurs heures d'affilée dans l'atmosphère confinée d'une « salle de classe » sous la férule d'un enseignant autoritaire ou laxiste, au fond peu importe, souvent dépassé, toujours soucieux d'avoir à s'imposer, lui et son supposé savoir à cette clique de bambins ou d'ados qu'il n'a pas choisis et qui ne l'ont pas choisi.

Qui peut dire qu'il a aimé l'école, honnêtement ? Ces lieux d'encasernement ne retrouvent un peu d'harmonie, voire de poésie qu'en période de vacances quand ont cessé les cris de la cour de récréation, que les couloirs et les classes ont été désertés. Leur étrangeté n'en est alors que plus manifeste. Jean Follain (1903-1971) le traduit subtilement dans ce bref poème.
Bien sûr il existe aujourd'hui des écoles dites alternatives, différentes, fonctionnant en petits effectifs dans des lieux choisis, parfois en pleine nature et c'est heureux. Mais elles sont pour quelques happy few ; là encore le déterminisme social est imparable.
Pour survivre et parce qu'il aimait enseigner Frédéric Térence a donc passé plusieurs décennies dans ces lieux d'ennui et de contrainte où il a côtoyé des centaines d'enfants et d'adolescents, ayant ainsi pu mesurer à titre personnel le potentiel de malheur inhérent à ces lieux, tant pour les élèves que pour les profs. Cependant en ayant choisi ce public si particulier d'enfants de migrants que l'on dit aujourd'hui allophones (!) il bénéficiait d'une certaine autonomie pédagogique. L'apprentissage du français qui était pour eux un besoin vital fondait bien sûr son investissement mais son premier objectif était de les rendre heureux et bon an mal an, en dépit de l'institution, il peut dire qu'il y est parvenu. Aujourd'hui, les traditionnelles classes d'accueil (et c'était déjà un euphémisme) ayant été renommées UP2A (Unités Pédagogiques pour Allophones Arrivants), un avatar de la novlangue pédago technocratique, il s'interroge : ce frêle bonheur serait il encore possible ?
* Programme International pour le Suivi des Acquis des élèves piloté par l'OCDE (Organisation de Coopération et de Développement Économiques, un super machin...)

