L'éducation intégrale selon Paul ROBIN
« Pas de cerveaux sans mains, pas de mains sans cerveaux. » (1)
« Nous
n'avons pas le moins du monde la prétention de faire de nos élèves
des savants universels... Par ce mot d'éducation intégrale, nous
entendons celle qui tend au développement progressif et bien
équilibré de l'être tout entier, sans lacunes, ni mutilation, sans
qu'aucun côté de la nature humaine soit négligé ni
systématiquement sacrifié à un autre. (...) L'éducation intégrale
contient et réunit les trois facteurs habituels, à savoir :
l'éducation physique, intellectuelle et morale. Elle s'efforce de
faciliter l'éclosion et le développement de toutes les facultés de
l'enfant, de lui permettre la connaissance de toutes les branches de
l'activité humaine de telle façon qu'il n'ait que des acquisitions
basées sur la vérité scientifique. Mais après avoir donné à
tous cette base indispensable des réalités objectives, elle laisse
à chacun le soin de continuer son développement, de le pousser à
fond, suivant les événements, les nécessités, les initiatives
propres et d'approcher de la connaissance complète et des capacités
spéciales seulement dans les branches d'où dépend la satisfaction
de ses besoins physiques et psychiques. » (2)
Nous
reproduisons ci-dessous une suite d'extraits du texte original
de Paul Robin " De
l'Enseignement intégral "
publié en trois articles, dans la Revue de philosophie positive de
E. Littré et Wyrouboff, en 1869, Tome V ; 1870, Tome VII et 1872,
Tome IX.
Paul Robin mettra en
pratique les idées avancées dans ce texte à l'Orphelinat de
Cempuis. Les fondateurs de l'Éducation nouvelle, tels Adolphe
Ferrière (1879-1960) et Maria Montessori (1870-1952), s'y
référeront. Sébastien Faure et Francisco Ferrer reconnaîtront
aussi ce qu'ils doivent à Paul Robin. On
ne peut qu'admettre aujourd'hui encore le caractère
innovant d'une pédagogie que l'appareil institutionnel d'État peut
timidement tolérer au plan théorique mais ne surtout pas mettre en
pratique, préférant oublier Paul Robin, sans toutefois
pouvoir le contester en tant que pionnier
de la mixité à l'École.
" Toute profession dite libérale a pour origine et pour sanction une profession manuelle. L'enseignement intégral aura pour inévitable résultat d'en opérer la fusion complète. "

Première partie
Préambule
L'idée
d'instruction intégrale n'est que depuis peu arrivée à complète
maturité.
L'idée moderne est née du sentiment profond de
l'égalité, et du désir raisonnable qu'a chaque homme, quelles que
soient les circonstances où le hasard l'a fait naître,
de développer
le plus complètement possible toutes ses facultés physiques,
intellectuelles et affectives. Ces derniers mots définissent
l'enseignement intégral*.
Beaucoup
d'esprits sincères s'effrayent d'un semblable rêve et ont peine à
se débarrasser des idées communes sur l'enseignement primaire,
secondaire et supérieur. A quoi, disent-ils, peut-il servir à un
manouvrier de connaître les spéculations scientifiques, les
beaux-arts, les chefs-d'œuvre littéraires ? Loin de lui être
utile, cette science lui fera prendre en dégoût son humble mais
nécessaire travail ; il voudra acquérir une position moins
fatigante et, si la misère le rive à l'atelier, à la terre ou à
la mine, il s'y trouvera bien plus malheureux que son voisin
complètement illettré. Chaque jour il se présente des occasions
plus ou moins parfaites de confirmer cette remarque.
Il importe
tout d'abord de réfuter cette objection. Chaque homme doit être
considéré à deux points de vue : comme être isolé, indépendant,
complet par lui-même, et comme organe de la collectivité. Aucune
des manières de l'envisager ne peut être sacrifiée à l'autre.
Comme être distinct et complet, il lui faut le complet développement
de ses facultés ; comme organe de la collectivité, il doit apporter
sa part du travail total nécessaire. Si ce travail est réparti
selon la justice entre tous les hommes ; si les besoins extravagants
de quelques-uns d'entre eux ne viennent pas déranger profondément
l'équilibre entre la consommation et la production ; si les
instruments créés par l'industrie moderne sont, comme il convient,
à la disposition du travailleur ; en un mot, si le travail est
rationnellement organisé et si les produits en sont équitablement
répartis, la part de travail exigible de chacun sera réduite à
quelques heures par jour et le temps de loisir augmenté en
conséquence.
Cette espérance ne paraîtra pas chimérique si
l'on considère le nombre immense des gens qui consomment plus qu'ils
ne produisent, de ceux qui consomment et ne produisent pas, surtout
des travailleurs négatifs qui consomment beaucoup et détruisent
encore plus. Dans notre nouvelle répartition, il restera au plus mal
partagé bien des heures à consacrer à son repos et aux nobles
jouissances qui contribuent à l'amélioration intégrale. Il y
aurait, d'ailleurs, comme compensation aux occupations matériellement
dures et fatigantes, qu'elles laissent toute liberté à la pensée.
que d'ouvriers de la plume, considérés comme privilégiés par le
manouvrier, changeraient avec joie leur besogne, que l'on croit si
douce, contre un travail matériellement plus dur,
mais moins absorbant !
Pendant la période de transition, l'objection à laquelle nous répondons subsiste ; mais loin d'en redouter la conséquence, nous ne pouvons qu'applaudir à la salutaire excitation que la culture intellectuelle donnera au travailleur manuel*. Il comprendra, en effet, qu'il ne suffit pas qu'il s'efforce de quitter sa position pour aller chercher ailleurs le bonheur qu'il désire justement, mais que, comme sa fonction doit être remplie, il faut que l'organisation sociale et industrielle se modifie de telle sorte qu'il puisse être heureux là où il est. En un mot, il ne cherchera pas à jouir d'un nouveau privilège, mais simplement à obtenir pour lui et les autres le simple dû selon la justice.
C'est donc au nom de ce sentiment de justice que nous voulons pour tous les aptes l'enseignement complet, intégral. Il n'y a que ceux qui partent du vieux principe théologique qui puissent classer les hommes en deux castes : ceux qui travaillent et ceux qui jouissent, ceux qui obéissent et ceux qui commandent.*
Une autre considération démontre l'utilité sociale de la généralisation de l'enseignement intégral. Les hommes fondent leur jugement sur ce qu'ils ont appris. Rien n'est plus dissemblable que les connaissances des divers individus. Laissant de côté la prétendue uniformité du régime universitaire, auquel d'ailleurs une très faible minorité a été soumise, il ne nous reste à peu près que des spécialistes. De là, sur toutes choses, les opinions les plus dissemblables parmi ceux qui raisonnent ; de là les préjugés ou l'indifférence de la majorité sur la plupart des questions. Cette diversité qui n'a que de faibles inconvénients pour les questions de détail, est très regrettable pour ce qui concerne les questions fondamentales.
Que l'éducation de chaque homme ait pour base, non une portion restreinte des connaissances humaines, mais leur ensemble, et nous verrons disparaître sur les grandes questions de principe les funestes divergences qui retardent si notablement les progrès de l'humanité.
Plan d'ensemble
(...)
Au plus tôt, le besoin de rendre agréable la vie commune, sans
doute aussi une certaine bienveillance, devenue comme naturelle chez
l'enfant des civilisés dont les besoins strictement personnels sont
satisfaits, provoqueront l'échange mutuel des services, donneront
une première idée pratique du devoir, de la solidarité dans la
lutte pour faire conquérir le bonheur à chacun. Ainsi
se constituera la base de la morale, celle-ci ne pouvant être
autrement définie par de vrais émancipés que comme étant la
science et l'art du bonheur de tout ce qui vit et sent*.
Là
se trouve sans peine la transition à l'apprentissage des travaux
utiles à la collectivité, auquel il conviendra de conserver le même
caractère de spontanéité qu'aux autres parties de l'éducation
initiale.
Le
désir de réaliser certains travaux se joindra à la curiosité de
l'enfant pour l'exciter à acquérir des notions positives sur toutes
choses. Nous devons chercher comment favoriser toujours et seulement
quelquefois diriger cette curiosité, comment en faciliter la
satisfaction par l'organisation du travail collectif, qui prépare à
la fois l'esprit à saisir les détails et l'ensemble.
Jusqu'ici,
pendant cette première partie de sa vie, l'enfant a presque toujours
été livré aux personnes les plus ignorantes et les plus remplies
de préjugés. Les travaux d'un grand nombre d'entre elles qui ont
inondé la librairie ne sont que le lugubre récit des tortures que
leur sottise a infligé à de jeunes intelligences. Presque tout est
à refaire, en repoussant toutes leurs métaphysiques et en
s'appuyant sans réserve sur le principe de la liberté de
l'enfant.
Mais
par cela même que l'enfant n'a encore que si rarement joui, dans
l'éducation en commun, de cette liberté qui lui est nécessaire,
que presque jamais il ne s'est présenté dans des conditions
parfaites à l'observation d'un éducateur sans préjugés, que
celui-ci n'a jamais pu observer et expérimenter que sur des sujets
plus ou moins modifiés par un milieu antiscientifique, il conviendra
d'être d'une grande prudence en parlant des détails de
l'éducation. L'art
de l'éducation* consistera,
une fois bien saisis les principes, à en interpréter avec tact
l'application suivant les diverses circonstances.
Préparation
physique de l'individu
Exercices
des organes des sens, sans auxiliaires(...)
Emploi
des auxiliaires des sens
(...)
Aberrations des
sens
(...)
Exercice des organes actifs
(...)

Deuxième partie (…)
Sociologie
Je
considère comme d'une importance capitale qu'avant tout les grandes
personnes aient le respect le plus complet de la liberté de
l'enfant, et qu'elles renoncent sincèrement à lui imposer une
autorité qui ne peut avoir pour base que le droit du plus fort.
J'estimerai, en particulier, que la presque omnipotence du père de
famille est un des restes les plus funestes de l'état théocratique
primitif.
La liberté de l'enfant est suffisamment limitée par
les obstacles de toute sorte que lui présentent les phénomènes
naturels, parmi lesquels je compte la résistance que lui opposera le
groupe aux libertés duquel il pourrait vouloir porter atteinte.
Mais
avant de m'occuper des rapports de l'enfant avec les camarades de son
âge, je dois insister sur ceux qu'il a avec ses parents ou ses
éducateurs. La supériorité physique et intellectuelle frappe bien
vite l'enfant. Il sera donc tout naturellement porté à avoir
recours à la force et à la science de ses aînés. Or, qui est
mieux placé pour avoir cette confiance que les parents et les
éducateurs en contact continuel avec les enfants ? N'y a-t-il pas
avantage à ce que cette confiance spontanée remplace complètement
l'obéissance passive qu'exige une absurde autorité et que la secte
religieuse la plus répandue de l'Occident considère comme la
principale vertu ?
Pour arriver à cette confiance, il faut
sans hésiter dire à l'enfant, dès ses premiers pas, dès ses
premières paroles : tu es libre, fais ce que tu voudras. Qu'il ne
sente absolument d'autres obstacles que les obstacles naturels.
Il conclura sans peine de là que tous sont libres comme lui, qu'ils
peuvent faire tout ce qu'ils veulent, et il ne songera à attaquer la
liberté de personne. Tout cela au grand avantage des éducateurs
eux-mêmes, car ici, comme partout ailleurs, cette vérité subsiste
: la tyrannie réagit, le despote est toujours par quelque point la
victime de ses esclaves.
Cette méthode, selon nous, donnera
mieux à l'enfant que de vains discours, la notion pratique
de la liberté véritable.
Citons
encore quelques arguments en sa faveur. De toutes parts, on réclame
la liberté de l'homme ; or l'enfant n'arrive pas brusquement mais
graduellement à l'état d'homme, il ne faut donc pas appliquer aux
diverses époques de sa vie des régimes brusquement différents. On
n'arrivera jamais à connaître les instincts naturels de l'homme que
quand on l'aura observé attentivement dans son son jeune âge, dans
la plus parfaite liberté ; les perfectionnements de la science, de
l'éducation sont à ce prix. (...)
Donc donnez de bons exemples,
des conseils appuyés par des raisons convaincantes, jamais sur la
violence; ne commandez, ne forcez jamais. Dans le milieu actuel,
l'enfant entendra parler du maître. Que de bonne heure il abhorre ce
mot, qu'il ait la haine de l'autorité sous quelque forme qu'elle se
présente et que, pendant la période transitoire, l'esprit de la
révolte devienne à son tour la première des vertus. (...)
Il
est indispensable que les parents eux-mêmes comprennent parfaitement
la nouvelle méthode d'éducation, et qu'elle soit mise en pratique
dans la famille comme elle l'est à l'école. Pour cela il faut que
des communications fréquentes existent entre les éducateurs et les
parents. Je n'hésiterai pas au début à poser, comme condition
indispensable à l'admission des élèves externes dans l'école
modèle, la présence des parents à une ou deux assemblées
générales par mois.
Si cette pratique est de nature à inspirer
de la sécurité aux éducateurs, dont l'enseignement ne sera pas
annihilé par les habitudes routinières de la famille, elle doit
aussi rassurer les parents, qui pourront ainsi exercer une
exacte surveillance sur ceux qui les remplacent dans leurs fonctions
naturelles. A cet égard, je vais même beaucoup plus loin en
posant ce principe, qui ferait crouler en quelques années les écoles
officielles ou cléricales, si elles osaient l'admettre : l'école
est à tous les instants, pour tous les exercices, publique pour les
parents et ceux qu'ils amènent. Les locaux doivent être disposés
de façon qu'ils puissent y pénétrer sans peine et sans gêner
aucun exercice. Il est évident qu'ils ne pourront en troubler aucun,
et qu'ils ne pourront y prendre la parole que dans certaines formes
nettement spécifiées dans les conventions conclues par les élèves,
conventions dont l'esprit sera indiqué plus bas.
Voilà
ce qui remplacera très avantageusement les inspections officielles,
si multipliées et si pompeusement inutiles.(...)
Aux
enfants seuls à régler la police de leurs réunions ; qu'elles
aient pour objet le jeu ou l'étude, que les éducateurs, que les
parents y assistent ou non, l'indépendance du groupe doit être
complète; c'est au bureau régulièrement constitué à accorder la
parole à tour de rôle aux jeunes comme aux anciens ; tant pis pour
ceux-ci s'ils ne savent pas se faire entendre de leur auditoire,
c'est tout simplement une preuve de leur incapacité comme
professeurs, quelles que puissent être les affirmations mensongères
de leur diplôme. Libre à eux, du reste, comme à tous les autres,
de convoquer des réunions dans les conditions qu'ils auront choisies
; mais libre aussi aux enfants de ne pas y aller, ou de s'en retirer
s'ils s'y ennuient. Les
éducateurs qui tiendront dans un pareil régime sont les seuls bons
; les autres ne valent pas un regret.* (...)
L'établissement
d'instruction devient un véritable petit monde, dont les
institutions n'ont
pas la presque immutabilité si souvent regrettable dans la société
actuelle. La routine et l'égoïsme n'y décourageront pas sans
cesse le progrès ; il n'y aura pas de conservatisme à outrance,
comme nous en offrent en si grand nombre les pays soi-disant
les plus avancés. (...)
L'histoire
est actuellement une science dont il est presque impossible de donner
des notions sérieuses à des enfants. Repoussant la base
providentialiste et l'enthousiasme patriotique de l'enseignement
ancien, nous
ne pourrions expliquer les crimes sans nombre dont nous aurions à
faire le récit que comme des aberrations de l'esprit humain, ce qui
n'aurait pour effet que de jeter un trouble funeste dans de jeunes
cerveaux*. La
partie philosophique de l'histoire est inaccessible à des enfants de
l'esprit desquels on s'est assez appliqué à éloigner toutes idées
théologiques et métaphysiques, pour qu'ils ne puissent comprendre
l'influence qu'elles ont eue dans le passé
et qu'elles ont encore aujourd'hui.
Il serait excellent, selon nous, de donner aux enfants des détails sur l'origine et les développements des découvertes, des inventions, de leur faire, en un mot, l'histoire du travail. Dans ce nouveau plan, les despotismes célèbres, les conquêtes, les batailles, au lieu d'être comme aujourd'hui les points importants de l'histoire, ne seraient plus que les causes perturbatrices des progrès de l'humanité*.
Il est regrettable que, sous ce rapport, presque tout soit à faire, et que les éléments soient si peu nombreux.
Biologie
Nous répétons une dernière fois pour toutes que l'enseignement sera toujours donné dans des réunions libres, convoquées par des jeunes ou des anciens, que par conséquent l'influence des éducateurs y sera toute morale, que jamais on n'y verra poindre l'esprit d'autorité. Ne pas perdre de vue ce point important, qu'il serait fastidieux de répéter sans cesse.
Au lieu de commencer par des résumés plus ou moins étendus sur chaque organe, sur chaque fonction, sur chaque famille ou chaque espèce, et d'encombrer ainsi la mémoire d'un enfant d'un nombre immense de faits qu'il ne pourra ni conserver, ni classer par ordre d'importance, ni rallier dans une utile synthèse, faisons le débuter par l'étude de la vie chez un petit nombre d'êtres.
Tous les enfants se plaisent à élever des animaux, à cultiver des plantes. Favorisons cet instinct naturel, aidons les un peu, et ils organiseront un véritable petit muséum, se partageront la besogne pour l'éducation d'un certain nombre d'animaux, oiseaux, poissons, mollusques, insectes et autres, pour la culture de plantes de toutes familles, jusqu'à ces êtres organisés réduits à un petit nombre de cellules, dont l'étude est plus que toute autre propre à donner une idée exacte de la vie. Le moindre conseil, et tout de suite les plus zélés tiendront jour par jour note des faits observés sur chaque individu ; sans tarder, tous imiteront. Les études des uns serviront aux autres. Chaque petit professeur racontera ce qu'il a vu, le fera voir et sera écouté. Salutaire émulation, c'est à qui aura le plus vu , le mieux vu. (...)
Les travaux de chaque élève, suivis jour par jour par ses contemporains, mériteront souvent d'être conservés pour l'instruction des générations suivantes. Nous traiterons ce point en parlant de l'organisation matérielle de l'établissement d'éducation, de la création et de l'entretien des collections.
Disons encore, ce qui continuera à être vrai pour les autres études, qu'il arrivera très souvent que les enfants les plus jeunes se feront volontiers les aides de leurs aînés, et cela, au profit de tous. (...)
Physique
(...) En un mot, ils appliqueront à la connaissance des appareils industriels la même méthode analytique que les premiers chercheurs ont appliquée à la connaissance de la nature. (...) Aux éducateurs à les aider à trouver la réponse à leurs questions, soit dans l'expérience, soit dans les réunions avec les camarades, soit dans les livres et, le plus rarement à leur répondre directement eux-mêmes.
Ajoutons, comme propre à développer la connaissance des phénomènes physiques, l'organisation d'un système aussi complet que possible d'observations météorologiques. (...)
Astronomie
Des
enfants dont l'aptitude à l'observation sera développée de bonne
heure, en faisant quelques promenades le soir ou la nuit,
reconnaîtront d'eux-mêmes la permanence des figures formées pour
la plupart de points brillants au ciel, le déplacement relatif du
petit nombre, le déplacement général de l'ensemble. Une courte
indication donnée par les anciens leur fera reconnaître les points
principaux, dont ils détermineront la position exacte, en plantant
eux-mêmes une perche dans une cour, en traçant un méridien; le
premier observatoire des enfants sera ainsi constitué, comme le fut
celui des plus anciens astronomes.
Enfin, comme toujours dans les
observatoires plus complets, les jeunes serviront d'aides aux aînés
; les aînés de guides aux jeunes. Parmi ces derniers, les plus
avancés, avant d'être arrivés à l'étude dogmatique de
l'astronomie, pourront déjà faire, avec les instruments
perfectionnés, des observations précises sous la surveillance des
anciens, et effectuer des calculs à leur portée. (…)
Mathématiques
Le peu de succès qu'ont les professeurs de mathématiques opérant, non sur des élèves soigneusement choisis, mais sur la vraie masse des enfants, aurait dû leur faire comprendre depuis longtemps que les jeunes intelligences ont besoin, pour s'assimiler l'idée mathématique abstraite, d'un temps assez long et d'un très grand nombre d'observations et d'expériences sur des quantités concrètes. (...) L'application des mathématiques et par suite l'excitation à les connaître se trouve dans les divers travaux manuels qui sont, à la fois, des jeux pour les enfants et la préparation réelle à la vie d'homme utile ; c'est dans ceux-ci que les enfants acquerront pour les travaux graphiques toute l'habileté désirable ; enfin, les promenades et les voyages scientifiques leur rendront familiers les divers procédés pour la représentation des surfaces, plans, côtés, lignes de niveau, lignes de pente, coupes, etc. (…)
Beaux-arts
Le dessin, moyen de communication, de transmission de pensée, doit être considéré comme une langue. (...) Des promenades dans les musées (en évitant le plus qu'on pourra, pour les jeunes, la démoralisation que provoque la vue de scènes horribles), les collections, la visite des monuments remarquables, les concerts, le théâtre développeront le goût artistique. Il est évident que, pour tout cela, l'éducateur, conseil naturel et écouté de l'enfant, devra avoir lui-même le goût assez épuré pour ne lui offrir que des exemples bien choisis; mais, de plus, il devra se rendre compte, à chaque instant, de l'effet produit sur de jeunes organisations, et éviter, surtout au début, la lassitude, qui arrive très vite chez les enfants. (...)
Travaux manuels
Voir faire et chercher à imiter sont les seuls moyens d'apprendre à faire soi-même. (...) En fait d'enseignement des métiers dans la période initiale, on ne peut donc dire qu'une seule chose : les enfants les plus jeunes s'adresseront aux aînés, ils les aideront dans leurs travaux, en feront les parties les plus faciles et, en revanche, les anciens les guideront et leur apprendront l'usage des outils. (...)
Troisième
partie
Description
de l'établissement d'instruction intégrale
L'établissement où se donnera l'instruction intégrale ne doit plus être comme les écoles d'aujourd'hui composé de quelques salles tristes, sordides au bout de très peu de temps, dont le très grossier mobilier porte, ainsi que les murailles, de nombreuses dégradations, indice de l'ennui profond qui règne en ces lieux. Ce doit être un musée universel et attrayant : collections de toute nature, dessins, tableaux, reliefs, et un laboratoire atelier pour toutes sortes de recherches ou de travaux. La mise en ordre de toutes les richesses de l'établissement, inspirée par la philosophie positive, sera telle qu'une simple visite donnera une première idée très juste de la hiérarchie des sciences, et que les étudiants s'en pénétreront pour ainsi dire spontanément. (...) Outre les salles d'étude publique offertes par les bibliothèques et les collections, l'établissement doit contenir des salles d'étude personnelle. Que, suivant la disposition des lieux ou toute autre circonstance, les étudiants y soient seuls ou en petits groupes, changeant en besoin de produire la passion de détruire qui domine aujourd'hui l'esprit des enfants ; ils se plairont à orner, à embellir leur palais, au lieu de dégrader leur prison. (…)

Étude spéciale d'un ou de plusieurs métiers
(...)
Acceptons donc le travail manuel de bonne heure et sans regrets.
Consacrons notre énergie à supprimer pour tous l'excès de travail
corporel, mais rendons en la bonne mesure à ceux qui s'en
dispensaient ou, pour mieux dire, en étaient privés par une funeste
organisation inégalitaire. Dans l'intérêt du corps et de l'esprit,
le développement de l'un et l'autre marcheront en compagnie, et
l'étudiant sera apprenti.
Un mot suffira pour ce qui concerne les
moyens d'étude du métier. L'atelier est organisé comme le musée,
comme la bibliothèque; ceux-ci forment le savant, l'atelier forme
l'ouvrier. Quel métier, quelle industrie prendre ? Le goût
particulier à chacun, les besoins de la collectivité joints au
sentiment pratique de la réciprocité en décideront. D'ailleurs,
l'habileté acquise pendant la période spontanée, avant l'adoption
d'un métier spécial, donnera à l'homme une telle facilité d'en
changer que la décision précédente ne gênera personne.
Il y a
des métiers infects, insalubres, écrasants. Personne n'en
voudra. Au
contraire, pensons-nous, ce sera là un champ de bataille autrement
glorieux que les autres. Le but ne sera plus la mort des hommes mais
leur salut. Quand savant et ouvrier ne feront plus qu'un, je suis
bien assuré que la première recherche du savant sera de ménager la
vie, la santé, le bien-être de l'ouvrier.
L'école et les adultes
Aujourd'hui,
l'étudiant sortant avec le diplôme des écoles publiques secoue la
poussière de ses souliers, envoie au diable le collège où s'ennuya
sa jeunesse et se hâte d'oublier le fatras qu'il a appris malgré
lui. Les
institutions nouvelles ne délivrent pas de diplôme ; il n'y a plus
transition brusque entre l'esclavage d'enfant et la liberté d'homme ;
le jeune, l'adulte, le vieillard ont la même vraie liberté, qui n'a
pour limite que les lois naturelles et la solidarité humaine ; quand
le jeune homme termine sa dernière année d'étude dogmatique, il
est depuis longtemps membre actif et producteur dans l'humanité. Qui
pourrait donc le pousser à s'éloigner d'un lieu qui ne lui rappelle
que des souvenirs de bonheur ? Tout, au contraire, l'y attire, les
choses et les personnes. L'école
est le centre intellectuel qui doit servir de réunion aux hommes de
tout âge. Elle remplacera l'église que fréquentent aujourd'hui
ceux qui mettent la peur au commencement de la sagesse, elle
remplacera le café et l'estaminet que remplit de plus en plus une
population blasée et égoïste.
Quels seront les professeurs, les inspecteurs ?
Avons-nous
besoin de le dire après ce qui précède ?
De même que
l'étudiant est apprenti, le travailleur adulte est professeur. Au
noble désir d'exceller dans la pratique de son art ou dans sa
science, se joint celui d'exceller dans son enseignement. Grâce au
grand nombre d'hommes qui, tout en pouvant accomplir dans la société
une autre fonction, deviennent ainsi propres au professorat, chacun
d'eux ne consacre à donner ses leçons qu'un petit nombre d'heures
et, comme aujourd'hui les privilégiés qui occupent les chaires de
l'enseignement supérieur, il peut donner à leur préparation les
soins les plus attentifs. J'ajoute que la fonction de professeur sera
généralement temporaire, car elle ne peut être bien remplie
qu'avec passion et amour, le dégoût ou la lassitude de celui qui
enseigne se communiquant bien vite à ses élèves. Ainsi
disparaîtront ces pauvres hères de l'enseignement élémentaire que
non seulement des élèves mais encore bien des parents flétrissent
de honteuses épithètes et qui, soit instituteurs libres, soit
fonctionnaires de l'État, sont plus souvent en deçà qu'au-delà
des limites de la misère.
D'ailleurs, répétons le encore : point de diplômes, point de titres mensongers
; et point de force brutale pour suppléer au talent et à l'attrait
du professeur.*
Pour
les enfants comme pour les hommes, le seul bon professeur est celui
qui, sans gendarme, sans férule, la porte de la classe ouverte pour
sortir comme pour entrer, sait se faire entourer par un auditoire
nombreux et attentif.
Une seule inspection nous paraît suffire et
constituer le contrôle le plus efficace, la publicité la plus
complète de tous les cours et de tous les exercices. Les salles de
l'établissement seront disposées de manière que cette inspection
puisse s'exercer constamment et sans dérangement pour personne,
qu'elle vienne de la simple curiosité personnelle, de l'organisation
des parents et de la cité.
Combien d'établissements publics ou
privés, placés aujourd'hui si haut dans les rapports des
inspecteurs officiels ou par la réclame, résisteraient à un tel
contrôle ?
Qui dirigera l'éducation ?
Les
enfants eux-mêmes, les anciens élèves, les parents venant
participer aux travaux et aux jeux de leurs enfants suffiront pour
l'ordinaire. Après
cela, un bon père de famille, élu directeur par l'assemblée des
parents, présent sans cesse et partout, ne nuira pas, quoique
vraisemblablement, quand l'organisation sera complète, il ait
rarement l'occasion de faire quelque bien.
Externat, internat
L'école
est aujourd'hui un lieu si malsain, malgré la réputation officielle
qu'on cherche à lui faire, que tous les parents qui le peuvent
veulent au moins voir leurs enfants au soir, et les conservent
externes. Il n'y a que les parents indifférents et ceux que les
circonstances y forcent qui mettent leurs enfants en pension.
Cette
question, qui paraît grave à tant de personnes, est insignifiante
ici, les parents et les enfants ayant la liberté de se voir à toute
heure. D'ailleurs, que sera l'internat ? Le logement des enfants dans
des familles habitant près de l'école et même dans l'école. Dans
de telles conditions, l'internat représentera la véritable vie de
famille, autant
et souvent mieux que l'externat. En effet, les familles qui
accepteront ainsi des élèves ne seront pas prises au hasard, mais
choisies parmi celles qui présenteront les meilleures garanties
comme milieu propre à développer les qualités naturelles de
l'enfant.
Réunion des enfants des deux sexes
Mettez
les garçons et les filles dans les mêmes conditions de
développement, évitez le plus soigneusement possible l'influence
funeste des préjugés ; renouvelez un grand nombre de fois cette
expérience, et les résultats qu'elle donnera seuls pourront servir
à constituer une loi générale.
D'ailleurs, admettre que
certains travaux devront être exclusivement réservés à l'un des
deux sexes n'entraîne pas la nécessité de leur donner une
éducation morale différente, ni de les élever séparément.
Destinés à vivre ensemble dans la société, les hommes et les
femmes doivent s'y habituer par la vie, les études, les travaux en
commun dès leur plus tendre
jeunesse.
_______________________________________________________________
1 Formule
de Paul Robin citée par Jeanne Humbert in Écrits
pédagogiques de Sébastien Faure, Paris, Éditions
du Monde libertaire, 1992,
p. 117.
2 Paul
Robin cité par Maurice Dommanget, in Paul
Robin, Paris, coll. "Les grands éducateurs socialistes",
Sudel, 1951,
p. 13-14 et
par Roland Lewin in Sébastien Faure et "La Ruche" ou
l'Éducation libertaire, Vauchrétien, Cahiers de l'Institut
d'Histoire des Pédagogies Libertaires, Ivan Davy Éditeur, 1989,
p. 37-38.
* souligné par nous

(1837-1912)
Un
précurseur de la mixité
(Vers
le site de la revue CLIO,
Histoire, femmes et sociétés)
