LA RUCHE
En
1904, Sébastien Faure, ne disposant que d'une petite somme d'argent
commence par s'endetter. Il loue une vaste ferme sur un domaine de 25
ha au lieu-dit Le Pâtis de Rambouillet. Pour en équiper les locaux
il achète à crédit. Une soixantaine de personnes, 40 enfants
issus de milieu pauvre - on dirait aujourd'hui défavorisé - ne
payant aucun frais de pension et 20 adultes bénévoles, y vivront en
permanence. S'inspirant des propositions pédagogiques de Paul
Robin, il
s'agissait de développer au maximum toutes les facultés de l'enfant
: physiques, intellectuelles et morales. Pour sauvegarder
l'indépendance de l'école, Sébastien Faure déclinait toute
subvention. Le produit de ses conférences permettait d'en
assurer le fonctionnement ; l'école, s'étant transformée en
coopérative intégrale, parvint aussi par la suite à
s'autofinancer.
Dans son introduction aux « Écrits
pédagogiques de Sébastien Faure »,
Jean-Marc Raynaud nous indique sur quelles bases ce dernier avait
souhaité construire et développer la Ruche.
« La
Ruche parce qu'elle se revendiquait du mouvement ouvrier et de sa
capacité à prendre ses affaires en main, se devait elle aussi de
prendre ses affaires en main. Les produits de la ferme, le lait, les
céréales, les volailles, le miel comme les travaux de menuiserie,
de reliure, de ferronnerie... devaient lui permettre de
s'autofinancer. Et de s'autofinancer en vendant ses produits non sur
le marché et sur la base du profit mais dans le cadre des
coopératives de production et de consommation. Coopérative
intégrale car étant tout à la fois un espace éducatif, de
production et de consommation, La Ruche devait être au cœur d'un
processus d'autogestion généralisée, fondateur d'une alternative
globale au système capitaliste. »
(p. 18)

Les travaux de l'imprimerie et la grande fête annuelle du mois d'août qui attirait de nombreux militants et sympathisants fournissaient aussi un apport substantiel au budget de fonctionnement. Les cartes postales, tout en popularisant l'école y contribuaient également. Ouverte en 1905, La Ruche prospérera et l'expérience durera jusqu'en 1917. Les restrictions et les difficultés d'approvisionnement imposées par la guerre conduiront en effet à la fermeture de l'école en février 1917.
Sébastien Faure a relaté lui-même ce qu'était La Ruche :
La
Ruche
Brèves indications
Cette
œuvre de solidarité et d'éducation, sise à Rambouillet
(Seine-et-Oise), a été fondée et est dirigée par Sébastien
Faure. Elle élève une quarantaine d'enfants des deux sexes.
Pas de classements : ni punitions, ni récompenses.

Son
programme
Par la vie au grand air, par un régime régulier, l'hygiène, la propreté, la promenade, les sports et le
mouvement, nous formons des êtres sains, vigoureux et beaux.
Par un enseignement rationnel, par l'étude attrayante, par l'observation, la discussion et l'esprit critique, nous formons des intelligences cultivées.
Par l'exemple, par la douceur, la persuasion et la tendresse, nous formons des consciences droites,
des volontés fermes et des cœurs affectueux.
La Ruche n'est subventionnée ni par l'État, ni par le département, ni par la commune.
C'est aux hommes de cœur et d'intelligence à nous seconder, chacun dans la mesure de ses moyens. (...)
Ce qu'est encore La Ruche
La
Ruche n'est pas une école. Une école est un établissement fondé
en vue de l'enseignement et n'ayant, à proprement parler, pas
d'autre but. Les professeurs y viennent pour faire leurs cours et les
élèves pour assister à ceux-ci. Les professeurs ont pour mission
d'enseigner ce qu'ils savent et les élèves ont pour devoir d'y
apprendre ce qu'il leur est indispensable ou utile de ne pas ignorer.
Tel est, pratiquement, le but d'une école. L'école est ouverte à
tous les enfants du même quartier, de la même commune ou de la même
région. Elle ne doit pas sans motif grave et précis, fermer ses
portes à personne.
Les écoliers restent dans leurs familles
qui ont la charge de les loger, de les vêtir et de les alimenter, de
les soigner s'ils sont malades, etc.
L'école qui se charge de
coucher, de nourrir, de soigner l'enfant, l'école qui pour tout dire
en un mot, se substitue dans une certaine mesure à la famille de
l'enfant et lui en tient lieu est un pensionnat.
Le pensionnat
reçoit de la famille de l'enfant dont il assure l'instruction,
l'éducation, le logement et l'alimentation, une pension représentant
ces frais et ces services.
La Ruche n'est pas un pensionnat et nul
enfant n'y est admis et ne s'y trouve à titre "payant".
Quelques parents pouvant, grâce à leur travail, envoyer
spontanément, d'une façon régulière ou de temps à autre, quelque
argent à La Ruche, se font un cas de conscience de n'y pas manquer.
Ces parents ont raison et ils accomplissent volontairement un devoir.
Leurs versements rentrent dans la caisse de La Ruche ; leur enfant
n'est ni mieux soigné, ni plus aimé que les autres ; mais ces
petites sommes ont pour objet de ne pas laisser l'enfant entièrement
à la charge de l'œuvre et pour résultat de diminuer mon effort
personnel.
Enfin, La Ruche n'est pas un orphelinat. Nous
n'avons que quelques orphelins et encore le sont-ils devenus depuis
qu'ils sont avec nous.
Pour être un orphelinat il faudrait que La
Ruche eût une situation régulière, prévue et réglementée par la
loi ou par les statuts d'une société régulièrement constituée ;
ou bien il faudrait qu'elle eût des attaches avec l'Assistance
Publique qui, moyennant rétribution, lui confierait - comme elle le
fait pour d'autres œuvres - les enfants qu'elle a recueillis et qui
continuent à lui appartenir.
La Ruche n'est donc ni une
école, ni un pensionnat, ni un orphelinat.
Sébastien
Faure
Propos d'éducateur
(Modeste traité
d'éducation physique, intellectuelle et morale)
in Écrits
pédagogiques, Paris, Éditions du Monde libertaire, 1992, p.
123, 130 et 131.


